« Kruisherenhotel » à Maastricht

 « FUSION » ARCHITECTURE

En plein cœur de Maastricht, le Kruisherenhotel unit Histoire et Design. Un couple harmonieux, original et déjà très courtisé.

Texte : Sophie Dauwe - Photos : Jean-Jacques Serol / Pepite Photography

A deux pas du Vrijthof, au centre du Vieux Maastricht, se dressent sur une petite place en retrait de la Kommel Straat, une église néo-gothique, quelques bâtisses accolées d’architecture mosane et un intriguant jardinet dont une lourde grille de métal dérobe la vue aux passants. Fondé en 1438 par cinq moines venus d’Utrecht, ce couvent de Croisiers (Kruisheren en néerlandais) connaît un étonnant destin.

L’hébergement, une vocation

Pendant plus de 250 ans, une communauté de chanoines réguliers y vit paisibles et heureux avant d’être délogée par les Français vers 1795. Le couvent héberge ensuite casernes de soldats et entrepôts de munitions. Fin 19e, il est sauvé de la ruine et restauré par Pierre Cuypers, architecte du gouvernement connu pour avoir réalisé la gare centrale d ‘Amsterdam et le Rijksmuseum d’Amsterdam. Le travail est pharaonique, de nouveaux vitraux néo-gothiques sont coupés et sertis pour l’église et les cellules de moines sont aménagées afin d’accueillir dès 1921 la station agronomique de l’Etat. Les années passent et l’ancien couvent voit à nouveau défiler divers occupants ; une entreprise de tri postal, un service d’inspection alimentaire, une salle de sport… Puis, au tournant du nouveau millénaire, le voilà vide. Apprenant que le énième projet de réhabilitation du Couvent des Croisiers venait d’avorter, Camille Oostwegel pour qui la vocation d’hébergement de l’ancien couvent semblait évidente propose d’un faire un hôtel de luxe.

La condition « défi »

La ville de Maastricht accueille l’idée avec enthousiasme mais la Commission d’esthétique urbaine et la Commission des sites et monuments posent une condition : toutes les structures nécessaires à l’installation d’un hôtel doivent être «démontables»! En clair, l’église et le couvent doivent à tout moment pouvoir être remis dans leur état originel.

Hôtelier formé dans les années 70 aux côtés de Paul Dubrule lorsqu’il installait au nord de la France les premiers Novotel, Camille Oostwegel revient en 1980 dans sa région natale pour donner corps à sa passion pour l’histoire. Constitué en 20 ans à peine, son empire compte cinq fermes et châteaux du Limbourg hollandais (le Château Erenstein sur une belle propriété 18e, le château St Gerlach dans la vallée de Geul et le WinselerHof tout deux datés du 16e siècle, le château 17e de Neercanne avec ses jardins baroques aujourd’hui protégé par l’UNESCO). Tous sont des monuments classés qu’il achète en ruine. A chaque édifice, il rend sa splendeur d’antan avec un même souci du détail. Mais pour sa 6e acquisition, la donne est différente. Le couvent des Croisiers est vide de tout mobilier depuis la Révolution Française. Ses murs, ses fresques et ses vitraux sont en piteux état… Camille ne peut cette fois accommoder hôtel de prestige et ascétisme d’origine. Judith, sa femme, visualise alors un temple de modernité et de design, son mari embraie, l’orientation est trouvée...

Un étonnant travail d’équipe

Recherches faites, le couple Oostwegel jette son dévolu sur Henk Vos, architecte d’intérieur hollandais dont la renommée déborde largement des frontières. Ils visitent son « showroom » Maupertuus, à Groningen, sorte de centre Pompidou mettant en scène ses créations, celles de ses fils Bart et Roderick et tous les meubles, éclairages et objets des plus célèbres designers de la scène internationale parmi lesquels Ingo Maurer, Philippe Starck ou Antonio Cittero. Lorsqu’à son tour, Henk Vos vient à Maastricht, il passe un jour entier à observer le couvent et à écouter la vision des Oostwegel. Enthousiaste, il entame les plans. Au total, il faudra plus de trois ans de gestation et un véritable travail d’équipe où la création dans le plus pur sens artistique côtoie de longues recherches historiques et archéologiques auxquelles participe le concepteur-promoteur. « C’était une véritable aventure humaine, raconte Camille Oostwegel. Tout a été discuté point par point, pièce par pièce. Henk Vos était l’architecte d’intérieur mais il y a avait aussi Rob Brouwers, l’architecte des rénovations qui a restauré toute la partie historique, les fresques et les vitraux, plus l’ancienne maison de portier mosane dans laquelle je voulais 7 chambres, bâtissant enfin la Casa Nova, cette structure en acier Corten ultra-moderne qui s’intègre très bien parmi les vieilles pierres et contient les trois dernières chambres qui me manquaient pour atteindre les 60. »

Un timing hallucinant

Le 5 janvier 2004, les travaux démarrent. De la première pelletée au premier client, il n’aura fallu qu’un an, trois mois et bien sûr, des travaux titanesques. Le seul sous-sol engloutit des sommes colossales car il faut y enfoncer 260 piliers de 12m de béton pour stabiliser les fondations. L’isolation (double vitrage discret des vitraux), la climatisation de la nef et la mise en conformité aux normes d’incendie représentent aussi d’immenses défis techniques. Reste à transformer l’église en bar-restaurant, lobby, bibliothèque, salles de conférence, coins salons et réception, sans altérer la structure de base… En utilisant du démontable…

« Nous avons pris le parti de ne pas toucher aux murs de l’église et du couvent en général. Pour que, partout, on puisse admirer tous les détails du bâtiment d’origine » explique M. Oostwegel. Un module de 9 m de haut accueille le restaurant au centre de la nef. En-dessous, on trouve une salle de conférence dont l’un des murs en verre permet de caresser du regard une spectaculaire « cave à vins ». Mais la féerie atteint son comble à la nuit tombée lorsque, au plafond, les grandes soucoupes d’Ingo Maurer s’illuminent et changent de couleur toutes les deux, trois minutes.

L’ultime parure

Peu satisfait de ses plans d’éclairages, Henk Vos a proposé au Designer Allemand d’intervenir. Malgré un emploi du temps chargé, le grand maître des lumières vient visiter le futur « hôtel des Croisiers ». Emerveillé, il conçoit les soucoupes de la nef mais aussi le tunnel en cuivre qui sert d’entrée principale ainsi que l’éclairage des couloirs et de la cour intérieure autour du cloître. Il se compose de motifs tout en courbes éclairés par dessous, d’une colonne d’eau haute de 4m —provisoirement baptisée « Das Wasser Delirium »— et d’un arbre artificiel en fils de métal que l’éclairage teinte d’or.

Enfin, toutes les chambres possèdent une parure unique : poème, œuvre d’art, meuble signé… Relativement petites pour préserver l’intimité, les cloisons s’écartent des murs du couvent valorisant vitraux et pierres taillées. Leur charme naît ici encore du mariage entre l’histoire et le design. Partout où le regard se pose, luminaires et meubles sont griffés de grands maîtres comme Le Corbusier, Gerrit Rietveld, Charles & Ray Eames ou de talents plus contemporains comme Piet-Hein Eek, Starck, Verner Panton, Marc Newson, Roderick Vos…

Un pari réussi qui interpelle beaucoup les pays voisins puisque rien qu’en Allemagne, 650 églises vont être désacralisées dans un proche futur. Le Kruisherenhotel est déjà couronné par le European Hotel Design Award 2005 et nominé au MIPIM de Cannes … Chez nous, l'église Sainte-Catherine devrait bientôt subier le même sort et accueillir un marché couvert... A suivre !

Kruisherenhotel, kruisherengang 19-23, NL 6211 NW Maastricht.

Tel +31 43 329 20 20. www.chateauhotels.nl

(Nuitée àpd 205/250 € p.pers.)

Pour les curieux (polygotes):

- Maupertuus /Vos Interieur, Laan Corpus den Hoorn 100, 9728 JR Groningen. Tel +31 50 524 42 44. www.maupertuus.nl

- www.house-of-design.nl - www.design.nl

- www.roderickvos.nl