Carnaval de Binche : 12h avec un Gille !

« L’ultime privilège » 

Les reporters, vous vous en doutez, reçoivent parfois de petits cadeaux. Cette année, l’un d’eux était vraiment surprenant : un Gille de Binche ! 48 ans, l’air doux et le verbe rare, il se nomme Danny Glotz. Reçu? Mmm, plutôt « confié » pour un demi tour d’horloge. A ses côtés, je vais vivre et vous conter ce « patrimoine immatériel » de façon unique…

Texte extrait du Moleskine n°89 de Camille JS / Photos: Pepite Photography

Mardi gras, dernier jour de carnaval. 3h du matin. Dans la rue, personne. Silence et nuit noire. Les yeux plein de sommeil, je tâtonne, me demande si je vais trouver son domicile. Par delà les grilles d’une maison moderne, j’aperçois une lueur au fond de la cour des garages… Mon Gille est là, debout dans son bel habit de lin cru brodé de rubans, de couronnes, d’étoiles et de lions en feutres noir et rouge. Au sol, un nuage de paille… Danny est immobile, captif de son « bourreur ». Ce dernier va passer le coeur de la nuit à remplir les bosses d’une poignée de Gille. Avec dextérité, il transforme Danny en bossu, Le travail est précis. Il faut dompter les fétus rebelles qui pourraient gêner les mouvements. 3h45, Danny, le torse bien bombé devant et derrière, m’emmène au chaud chez lui. Bises et présentation. Géraldine, sa femme, nous tend du champagne. Audrey, sa fille, des canapés de saumon fumé. Les deux femmes finissent alors l’habillage de Danny et de l’un de ses amis venus pour le bourrage. Elles fixent la pèlerine ruisselante de dentelles et le bonnet blanc maintenu par un mouchoir plié sous le menton. Sur les hanches, elles serrent « l’apertintaille », la ceinture garnie de clochettes, puis accrochent le grelot sur leur plastron. Dehors, la mélodie aigrelette de fifres appelle au rassemblement…

Aubade matinale

4h tapante. Mon gille, sa famille et son ami sortent accueillir les nouveaux venus. Danny, président de la société royale « Les supporters » va reproduire pour le 40e hiver d’affilée, un cérémonial appris depuis l’enfance, tout comme avant lui, son père, mais aussi son oncle et son cousin, tous Binchois pur souche, tous Gilles… Bises et accolades. Dans le garage, une table est couverte de mets fins. Deux gilles encadrés de leurs musiciens y descendent une première flûte de champagne, le breuvage luxueux qui seul sied aux gilles et s’accompagne exclusivement d’huîtres et de saumon fumé. Pas question de s’enivrer mais d’emmagasiner de nobles calories pour contrer le froid et l’effort ! Les gilles s’enfoncent ensuite dans la nuit. Leurs sabots claquent en cadence sur les pavés. Une mécanique rôdée depuis des siècles… Le visage de Danny est ailleurs, légèrement rubicond. Est-il contrarié ? Comme moi à demi endormi ? Les sabots martèlent le sol à en réveiller la terre. Tambours et clochettes chassent les mauvais esprits. Les roulements de batteries montent crescendo à l’intérieur des remparts de la petite cité médiévale… Très vite, de rue en rue, le flot des gilles grossit pour devenir un fleuve. Leur main droite agite en rythme le « ramon », un fagot de branchettes de bouleau, symbole de l’hiver balayé. 

L’aube magique

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5h30. La rosée sur les pavés et le jaune des réverbères entourent d’un halo de mystère les diverses sociétés de gilles qui convergent au centre. Soudain, j’aperçois un ciel bleu électrique au-dessus des toits. Le jour va se lever sous peu. Il n’y a pas touristes. La ville aux volets clos et aux fenêtres bardées de grillages n’appartient qu’aux Gilles et leurs intimes. Je n’ai plus froid et je me sens rassurée. Un beau sourire enfantin s’est épanoui sur le visage de Danny. La présence de ses amis, la fierté et la reconnaissance de ses pairs doivent le griser de bonheur. Notre marche est ponctuée de petits arrêts devant des tavernes où musiciens et accompagnateurs descendent des pékèts (genièvre).

Bientôt 8h. Dans la douceur de l’aube, arlequins, pierrots et paysans font leur apparition. Bientôt, ils sont tous là aux alentours de la Grand’Place. Soudain, les visages des gilles et paysans, ces beaux jeunes hommes vêtus d’un sarrau bleu et d’un chapeau blanc orné de plumes et de longs rubans, disparaissent sous le fragile masque en cire du « bourgeois ». Un visage de rouquin avec moustaches, favoris et lunettes vertes apparu sous Napoléon III (1848/52-1870), aujourd’hui breveté et fabriqué artisanalement à Binche dans les ateliers Pourbaix. Je reste un instant pétrifiée devant cette armée anonyme. Mon gille est là quelque part, mais où ?

Grand’Place & Bourgmestre 

Déjà 11h. Face à l’Hôtel de ville règne une joyeuse cacophonie. Un joueur de viole déambule parmi des enfants déguisés. Un commissionnaire, dans sa robe de satin noire, joue le chef d’orchestre devant un cercle de tambours et trompettes déchaînés. Divers rondeaux d’arlequins, de pierrots, de paysans et de gilles se succèdent. Il y a un monde fou partout, mais l’ambiance est bon enfant. Au son de tambours solennels, les sociétés seront reçues une à une par le bourgmestre et ses échevins qui remettront des médailles aux jubilaires (25 & 50 ans). Puis les gilles s’évaporent. Danny aussi est parti pour un moment de repos parmi les siens. Prochain temps fort à 15h. Timing parfait, j’ai donc le temps de me restaurer et de me poser moi aussi. 

Conseil  « Où luncher »

Le restaurant de la brasserie Binchoise est un lieu idéal, mythique car dans l’enceinte d’une antique malterie. Dans un dédale de salles et de groupes attablés, on y mange bien et déguste la bière locale. Faubourg Saint-Paul, 38.

 

Temps mort ? Visitez le MüM

Le Musée (International du Carnaval et) du Masque est superbe et passionnant. Inauguré en 1975 par un ancêtre de mon gille, Samuel Glotz, il confronte les différentes traditions masquées d’Europe et d’ailleurs. Expos permanentes et temporaires, plus de 10.000 masques et costumes agencés dans d’imposants bâtiments. Le gille et tout l’historique du carnaval de Binche y sont bien sûr les pièces maîtresses. Rue Saint-Moutier, 10 (en face de la collégiale Saint-Ursmer)

Oranges et émotions

Depuis 2003 que le carnaval binchois a été reconnu patrimoine oral et immatériel de l’Unesco, plus de monde encore vient assister au grand cortège de l’après-midi. Plus de 900 gilles, sans masque et sans ramon, mais coiffés de leur illustre chapeau (3/4 kilos) de plumes d’autruche, plus tous les arlequins, pierrots et autres paysans, défilent en lançant des oranges sanguines. Face à eux, une foule compacte et mouvante, exaltée par l’attente. Les mains se tendent pour l’offrande. Les fanfares explosent aux oreilles. Les Gilles, dignes et calmes, tendant leur orange à de petites âmes embusquées. Mais leur masse avance en cadence, tel un seul homme sous une pluie de lancers fabuleux. Chacun balance jusqu’à 30, 40 kilos d’oranges portées par de discrets assistants qui ravitaillent sans relâche les petits paniers d’osier. C’est le spectacle le plus codifié au monde, avec ses rituels et ses interdits dont les plus connus concernent le costume du gille (toujours loué) qui ne peut être porté que ce jour et surtout, ne peut jamais sortir de la ville. Vers 16h, juste avant d’arriver sur la Grand’Place pour le rondeau de l’amitié, mon regard croise celui de Danny, il me sourit. La majorité des 10.000 Binchois sont en famille dans la rue, déguisé ou arborant un brin de mimosa, doit accueillir l’après-midi un nombre à peu près équivalent de visiteurs. Alors je crois au miracle de ces brèves retrouvailles. D’un geste furtif, il me tend son masque de cire qui ne peut être porté qu’une seule fois. Je lui saute au cou, l’embrasse. On dit qu’il s’agit d’un immense honneur… 

« Derrière les plumes d’autruche, qui séduisent les spectateurs, il y a l’âme d’une communauté qui vibre et chante, il y a une lointaine tradition aux racines rituelles et sacrées, des gestes dont le fondement est magico-religieux… »
— Samuel Glotz, 1976.

Info & programme complet des 15,16 et 17 février 2015 : www.lecarnavaldebinche.be

www.opt.be

DATES CARNAVAL 2017: 26, 27 & 28 février : Dimanche dès 9h, Lundi dès 10h, Mardi gras dès l'aube... 21h30: Embrasement de la Grand'Place

Bon plan logement : L’hôtel St James*** à Mons. Stylé et excellemment situé à 15 km/20 min de Binche. Place de Flandre, 8. Tél: 065 72 48 24.

Petits enfants : Attention !

Pour votre sécurité, l’après-midi du Mardi gras, n’attendez pas les gilles en haut de l’avenue Charles Deliège qui, au carrefour des Pastures, est fort étroite et risque de vous emporter. Evitez aussi le milieu de la Rue Notre-Dame où se concentrent les bars et leurs fêtards. Préférez la Grand’Place (si vous arrivez tôt) ou les rues adjacentes, notamment du côté de la gare où le cortège passe et repasse…