Voyager à bord d’un Cargo & réaliser sa propre épopée mythique…

 Lorsqu’un fantasme devient réalité

Il y a 10 ou 15 ans, il fallait des connaissances dans le milieu de la marine marchande, de forts talents de persuasion, un culot d’enfer, beaucoup de patience et une obstination peu commune… pour se faire accepter comme passager à bord d’un cargo.

Aujourd’hui, une compagnie néerlandaise offre désormais cette opportunité —pas gratuite certes, mais il est possible d’embarquer sur l’un des multiples cargos à conteneur qui sillonnent les océans. Destination ? Les Antilles, Hong Kong, l’Afrique du Sud… En réalité, tous les grands ports du monde sont à présent aux portes de nos rêves. Une expérience totalement unique aujourd’hui à portée de tous…

Texte & photos (archives Beihai, China - 1995) : Sophie Dauwe

Voyager sur un cargo ? Une drôle d’idée ? 

Moi,  j’en ai rêvé longtemps, un rêve qui est né un beau matin d’hiver 1995. J’avais alors pour mission la rédaction d’un guide de voyage sur le sud-ouest de la Chine. J’ai donc exploré seule six mois durant cette région que j’aimais tant. Sous le soleil frêle d’un matin ensoleillé de février, je me trouvais dans la province du Guangxi, dans ce qui était alors une ‘petite’ ville portuaire du Golf du Tonkin nommée Beihai, non loin de la frontière vietnamienne. Autant le dire franc, à l’époque, cette région de l’Empire du Milieu ne figurait pas vraiment parmi les Must des voyageurs étrangers. Seule ma curiosité d’exploratrice m’avait poussé dans ce port du « bout du monde ». Je n’ai pas été déçue. L’architecture en bord de mer mêlait de petits immeubles sans intérêt et quelques bâtisses extravagantes dans un style coloré « Disney World » tout à fait inattendu en ce lieu… Les autorités locales envisageaient probablement de transformer le plage en station balnéaire huppée dans un futur plus ou moins proche. Je me souviens du vieux port, absolument impressionnant, avec une forêt de navires de toutes tailles oscillant de façon hypnotique sous l’or fondu du soleil couchant. Les vieilles jonques qui faisaient déjà parties du passé à Hong Kong foisonnaient ici, avec souvent leurs grandes voiles un peu mitées, présageant déjà le tournant d’une ère. Il n’y avait pas un grand choix d’hébergement, un seul hôtel pour étrangers bien que je me doutais que les touristes comme moi n’étaient pas franchement bienvenus. Jouant profil bas, je suis entrée dans un bar en fin de journée d’où filtrait une bruyante cacophonie sur fond de Music Hall et French Cancan... Totalement insolite !

Le bar était sombre, bondé et enfumé. Dehors, il faisait froid et désert. J’étais donc heureuse de me fondre dans cette foule anonyme. Au bar,  j’ai commandé une bière, puis dans un coin, j’ai allumé une cigarette et observé la faune qui m’entourait. J’étais assurément la seule femme visible de ce bouge. Je ressentais instinctivement l’exaltation soudaine d’être subitement plongée dans un milieu qui m’était inconnu jusqu’alors, parmi cette foule composite, rude et rugueuse. Gros bras et visages balafrés, des Latinos, des Asiatiques de partout et très peu d’ici palabraient malgré la musique assourdissante. Quelques Européens semblaient à la fois perdus et à l’aise dans ce décor. On y parlait toutes les langues et des odeurs fortes d’alcool, de sueur, de labeur et de peur aussi exhalaient de ces hommes hauts en couleurs. À une table, des blancs vêtus plus élégamment (si l’on peut dire) dont un barbu au port altier. Il était grand, attirant et fumait en silence, un verre de Whisky à la main. Je me suis rapprochée ostensiblement, espérant capter les dialogues alentour… C’était il y a longtemps et j’ai oublié comment je me suis retrouvée assise à leur table, une nouvelle bière devant moi. Mais l’histoire que ce fier capitaine grec m’a contée ce soir-là restera à jamais gravée dans ma mémoire… Seuls les noms se sont effacés avec le temps. Peu importe, ils tintent aux oreilles avec la même authenticité.

Souvenir d'un capitaine à la dérive

©  Sophie Dauwe

©  Sophie Dauwe

Dimitri, le capitaine était bloqué à Beihai depuis un mois déjà. Il n’y avait pas grand-chose à faire dans cette ville portuaire et ce bar, pour glauque qu’il soit, était devenu son nouveau QG. Son navire, le Morning Star, un grand porte-conteneurs avait été attaqué par des pirates ! « Un petit bateau à moteur plein d’hommes cagoulés, armés de mitraillettes et d’armes automatiques s’est approché de notre navire, a lancé des harpons et nous a accosté. Il n’était pas loin de midi et chacun vaquait à ses occupations. Il y avait peu de monde dehors, on n’a rien vu venir. Tout s’est passé très vite. Soudain sous une rafale de feu, une vingtaine de membres de l’équipage est tombée et les autres jetés à la mer. L’instant d’après, les pirates étaient dans la cabine de pilotage, nous ont tous poussé dehors et jeté à l’eau. Leurs canons pointés dans nos dos ne laissaient aucune place au dialogue… Leur méthode était simple et efficace. Accroché à une petite épave, j’ai repéré entre deux vagues mon mécanicien en chef, un Britannique natif de Hong Kong, son bosco, un Mauricien polyglotte puis quelques matelots et gradés par miracle réunis au moment de l’attaque. Sur un seul canot de sauvetage que les pirates ont lancé dans le sillage de notre navire en fuite, nous avons repêché tous les hommes que nous avons pu trouver. Le Morning Star disparaissait déjà à l’horizon. Au bout du compte, nous étions 17 sur le canot dont 8 matelots philippins, sans vivre, sans eau, sans rien… Heureusement la Mer de Chine connaissait déjà un important trafic et moins de 24h plus tard, un roulier Indonésien nous a repêché et emmené ici à Beihai. Après de premières démarches auprès des autorités chinoises, nous avons pu contacter l’Armateur à Panama et la Lloyd, la compagnie d’assurance. Puis a commencé l’attente. Vaine et stérile. Les journées étaient interminables et je me promenais beaucoup. Un matin, j’ai vu mon navire amarré au port. Un nouveau nom était peint sur la coque, mais le maquillage était grossier. A l’œil nu, on voyait la peinture fraîche. Je suis retourné voir les autorités portuaires, mais je suis tombé sur un mur. Avec le temps, j’ai compris que des Chinois étaient de mèche avec les voleurs du bateau. La corruption et les embrouilles vont bon train ici. Les fax passent ou ne passent pas. Les lignes de téléphone fonctionnent ou non. Le temps se traîne. J’attends des responsables de la compagnie d’un jour à l’autre… »

Dimitri me racontait tout ça avec un sourire désabusé. Il a peu parlé de la cinquantaine de membres d’équipage disparu. Il a dit que probablement certains marins réapparaîtraient dans un port ou l’autre… Mais il n’était pas certain. Il m’a raconté la vie à bord, de toutes les nationalités qui se côtoyaient et travaillaient ensemble. Des huit clos silencieux avec la mer. Des arrêts dans les ports. De la solidarité entre les hommes. Du ronronnement des machines et du déferlement inévitable des éléments. Comme j’aurais voulu être un homme et partir pour quelques mois, partager ce qui était à mes yeux une incroyable aventure humaine. L’aventure avec un grand A avec pour seuls témoins des milliards d’étoiles et la promesse de rencontres incroyables.

Aujourd’hui, c’est possible.

Ce n’est pas un voyage destiné à tous. Mais si vous avez le temps et que partager la routine quotidienne d’un capitaine et de son équipe est une expérience qui vous tente. Si vous êtes prêt à vous plier aux rythmes et exigences d’un navire qui n’a pas pour vocation de se plier au moindre de vos désirs, si vous aimez le silence et les horizons infinis alors ceci est pour vous. CARGO SHIP CRUISES est une compagnie hollandaise qui compte quelque 200 cargos ralliant plus de 300 ports dans le monde. Des cabines confortables ont été équipées pour accueillir des passagers assez fous pour passer en mer quelques semaines ou quelques mois… Sans grand luxe, ni activités « spéciales pour les passagers », des repas à heures fixes (8h, 12h et 17h) et juste la surprise, ici et là, d’un itinéraire qui peut être parfois dévié en dernière minute…

www.cargoshipcruises.com

http://www.cargoshipcruises.nl/destinations.html

L’essentiel du site est en néerlandais, mais « google translate » fonctionne assez bien et la plupart des phrases, témoignages (« logboek ») et images parlent d’elles-mêmes…

Tarif : compter environ 65 € / par personne et par jour TTC.

Exemple d’itinéraire :

Singapour - Hochiminh City - (Lem Chabang) – Shanghai – Dalian – Xingang – Masan / South Korea – Kobe – Yokohama – Canal de Panama - Houston New Orleans – Philadelphia – Hamburg – Anvers : durée env. 87 à 97 jours

Navire : Porte-Conteneur 29.750 tpl (port en lourd), Longueur 193 m., largeur 28 m.

2 Cabines doubles & 3 cabines simples, prix par personne : à partir de 7360 €

NB : Beihai aujourd'hui est une ville moderne de plus d'un million et demi d'habitants, avec ses plages et resorts... L'un des lieux d'embarquements aussi pour rejoindre l'île de Hainan (province à elle seule et zone économique spéciale). Peu populaire parmi les touristes étrangers, elle est le symbole du véritable paradis tropical pour les Chinois huppés. En 2010, Hainan accueillait plus de 22 millions de touristes chinois ! Le Must des nouveaux riches et de tous les milliardaires...

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