Inde du Nord : de l'art d'allier prudence et nonchalance puis, de s'attendre à tout...

Pushkar © C-F Focquet

Pushkar © C-F Focquet

Préparer un voyage en Inde n’est pas une mince affaire. Gare à ceux qui prennent son organisation à la légère. En dehors de ceux qui voyagent à la Crésus avec des TO qui vous organisent tout, vous logent dans des palaces 5 étoiles et vous préservent des moindres poussières, les autres, les-dits “backpackers” ont tout intérêt à bien se préparer, autant psychologiquement que pratiquement. Voici les conseils et la précieuse expérience d’un ami baroudeur qui y a roulé sa bosse avec succès…

IMG_1298.JPG

De New Delhi à Calcutta, pas à pas sur cette terre de contradictions

Cela faisait dix ans que je n’étais pas retourné en Inde. Depuis mon troisième voyage, dans le Sud en 2008. Ce n’est pas pour autant que l’Inde m’avait quitté. Car ce pays est de ceux qui ne vous lâche pas. L’Inde se mérite à force de persévérance et de bouleversements. Elle vous ballote sans ménagement d’un sentiment à l’autre, souvent déstabilisant, toujours incroyablement vivant. Elle broie vos certitudes au rythme des couleurs chatoyantes, de l’effervescence magiques des rues et de la saleté ambiante qui finit pourtant par devenir banale…

Texte & Photos: Charles-Frédéric Focquet

Bodhgaya (8 au 10 décembre)_9.jpg

S’attendre aux extrêmes

Beaucoup voit l’Inde comme le pays des extrêmes. On ne peut pas leur donner tort. Les disparités entre riches et pauvres sont souvent interpellantes. Dès votre arrivée et tout au long de votre périple, vous serez approchés par les plus pauvres des pauvres ou par des indigents manquant de tout. Ceux qui n’ont rien. Il vous reviendra d’adopter le comportement le plus en adéquation avec votre manière de voir les choses. A coté de ces situations moralement délicates, vous serez incessamment assailli par les rabatteurs désireux de vous exposer les mille trésors de leur boutique ou les mets exquis de leur restaurant ou encore par de vieux sâdhus stylés qui veulent se faire prendre en photo pour quelques roupies. Au début, on croit à la bonté naturelle des gens. Après deux fois, on se dit qu’on ne s’y fera plus prendre. A la quatrième, on les envoie paître gentiment et à la dixième, on ne répond même plus ou on hoche de la tête (en sens inverse de chez nous!) un « non » par politesse mais généralement sans s’arrêter. Sans oublier ceux qui vous suivent simplement pour vous accompagner et vous parler, comme s’il était de bon ton de se faire voir avec un touriste (on soupçonnera cependant toujours une finalité pécuniaire cachée). Cela ne paraît pas grand chose dit ainsi mais ces situations se répèteront des centaines et des centaines de fois et pourront parfois être gênantes si aucune parade n’est mise au point pour s’en dégager…

New Delhi © C-F Focquet

New Delhi © C-F Focquet

Premiers contacts

Le premier contact se fait généralement à travers une grande ville. Pour moi en l’occurence, New Delhi. Et c’est souvent une véritable claque. Si l’Inde a de grandes choses à nous apprendre, ce n’est ni l’organisation, ni l’écologie. Lâché dans l’arène, on est rapidement englué dans une circulation déroutante où se mêlent rickshaws, vélos, voitures, camions, piétons, chiens ou encore vaches et poules évoluant tous aux rythmes assourdissant des klaxons ou des processions politiques exaltées. C’est donc un peu désorienté et attentif qu’il faut se frayer son chemin, vaille que vaille, à travers un trafic dense engendrant une pollution incroyable qui obstrue rapidement les voies respiratoires. 

IMG_0224.JPG

Tout-Touk en folie

Tout les béotiens connaitront ce scénario : à peine sorti de votre train ou de votre bus, un tourbillon de touk-touk vous tombe dessus, pressé de vouloir vous aider à atteindre l’hôtel qu’il voudrait pouvoir vous conseiller mais que vous avez sagement réservé avant votre arrivée. Sacs sur le dos, les discussions s’engagent au rythme des coups de klaxons incessants sans que vous n’ayez aucune idée de la distance qui vous sépare de votre hôtel. Et encore moins des prix réels en vigueur. La valeur de change entre la roupie et l’euro (80 roupies valent un euro) vous permet un rapide calcul. Le trajet ne semble pas cher. C’est toujours peu perdu que vous vous mettez d’accord après une intense négociation. Ce rituel se répètera à chaque fois que vous arriverez dans une nouvelle ville que vous ne connaissez pas.

Pushkar © C-F Foccquet

Pushkar © C-F Foccquet

L’art et la nécessité du marchandage

Ce n’est qu’après quelques jours que vous vous rendrez compte que le montant demandé était ridiculement élevé malgré la faiblesse du coût calculé. Il faut donc des semaines, des mois voire des années comme moi, pour se rendre compte que vous payez toujours trop quoiqu’il arrive et qu’il est toujours moins cher de partager le trajet avec d’autres indiens… Sans parler que, parfois, le conducteur accepte votre prix après négociation mais ne comprend pas réellement votre destination. Il devra alors s’arrêter plusieurs fois pour demander son chemin et vous demandera un petit surplus que vous lui refuserez bien entendu malgré son air déçu voire énervé. Tout cela renforcera votre détermination lors des diverses négociations que vous devrez conduire. Qu’il s’agisse d’un rickshaw ou d’un achat au marché, la négociation deviendra un jeu d’autant plus amusant que la concurrence fait généralement rage et les dizaines de conducteurs ou de vendeurs proposant la même marchandise permettent souvent de faire baisser rapidement les prix.

Jaipur (17 au 19 novembre)_17.JPG

Dealer avec la crasse

La promiscuité apparaît directement comme omniprésente et participe à l’ambiance unique du pays mais conséquence inévitable, une saleté qui saute directement aux yeux avec une fâcheuse habitude de tout jeter par terre et partout. La propreté est donc ici un concept assez abstrait. Vous verrez des gens balayer devant leur porte. Ce n’est malheureusement que pour éloigner les détritus en les reléguant plus loin dans la rue. L’Inde n’est pas loin d’être un pays de poussière et de plastique. Le plus étonnant reste que personne ne semble s’en offusquer.  Bien sûr, il existe quelques poubelles mais elles sont presque toujours vides. J’ai cependant eu l’occasion, à ma grande surprise, d’observer un camion poubelle qui passait de maison en maison à Orchha prévenant les habitants à grand renfort de klaxons. D’un autre coté, le pays dispose d’un incroyable réseau de fossoyeurs de déchets grâce à la quantité impressionnante de chiens, poules, cochons et vaches errantes qui nettoient tout cela, quitte à mâcher un sac plastique ou un morceau de tissu. Le gros inconvénient reste que ces éboueurs naturels émaillent les rues de leurs propres besoins. A cela s’ajoutent les incessants raclages de gorge qui viennent s’écraser sur le sol en même temps que le tabac à mâcher et autres feuilles de bétel. Ces entrelacs de déchets dégagent immanquablement, vous l’imaginez, de fortes odeurs qui, se mélangeant à celle des pots d’échappement, de la nourriture, de l’encens ou des fleurs, formant un parfum très spécifique à l’Inde qui ne vous quittera plus de votre vie. 

IMG_0692.JPG

Oublier le temps et rester zen

Si ces différents aspects peuvent être dérangeant les premiers jours, ils se font moins remarquer avec le temps. Le temps est d’ailleurs une autre donnée essentielle de l’Inde. Il semble ne pas avoir la même emprise que chez nous. L’Inde réapprend la patience et la valeur oubliée du temps. La société indienne se meut au fil des mouvements du soleil et les villes et villages se couchent généralement assez tôt après son coucher et se réveillent – et vous avec  –  avec ses premiers rayons. Les seuls moments qui mettent leur patience en défaut sont ceux des files, qu’ils ne respectent que rarement. Il ne sera pas rare de voir surgir par dessus votre épaule une main tendant un billet au guichet alors que vous êtes sagement installé dans la file en attendant votre tour. Ou encore de voir des resquilleurs passer allègrement par le droite ou la gauche sans se soucier de la file. Une certaine frénésie se fait également jour au moment de l’arrivée des trains en gare. Avant même qu’ils ne s’arrêtent, ils sont littéralement pris d’assaut et on assiste, impuissant, à un véritable combat pour obtenir une place assise dans les wagons de seconde classe (Généra Seat, sans place attitrée). 

Bodhgaya © C-F Focquet

Bodhgaya © C-F Focquet

L’Inde où tout naît…

Cet aspect d’une temporalité spécifique se traduit encore mieux à travers la dévotion dont les indiens font preuve. L’Inde est un carrefour de religions et accueille des Chrétiens, des Musulmans, des Jaïns, des Sikhs, des Bouddhistes et bien sûr des Hindous qui ont chacun leur culte et leur temples, mosquées ou églises à travers toutes les villes du pays. Autant de religions dont les moins connues ne se laissent pas toujours facilement appréhender. Des plus majestueux aux plus petits, les temples hindous, décorés de fleurs et de poudre colorées quotidiennement, se retrouvent partout, littéralement à chaque coin de rue. Vous verrez souvent des jeunes et des moins jeunes s’arrêter sur le chemin du travail pour faire une offrande ou une rapide prière devant un des temples qui jalonnent invariablement les rues de toutes les villes, petites ou grandes. L’Inde qui est entrée de plain pied dans la modernité et l’ère numérique reste tout à la fois profondément attachée à ses valeurs traditionnelles et ancestrales. 

L’Inde n’est pas à une contradiction près…

Nuit à la gare de Khajuraho… © C-F Focquet

Nuit à la gare de Khajuraho… © C-F Focquet

L’organisation désorganisé d’un voyage…


S’il faut retenir une chose d’un voyage en Inde, c’est que ce pays se vit plus qu’il ne se visite. Personne n’y est jamais réellement préparé, même après y avoir déjà séjourné plusieurs fois. Bien sûr, il est indispensable de préparer un minimum les haltes qui ponctueront le voyage lorsqu’on s’apprête à arpenter l’Inde en sac à dos. Mais pas trop non plus, pour deux raisons principales. La première est relative à l’ouverture aux rencontres qu’il faut maintenir et qui pourront vous diriger dans une toute autre direction que celle initialement prévue. La seconde est plus « terre à terre » et est en rapport avec l’organisation des transports propre à l’Inde. Deux modes de transport principaux s’offrent à vous : le bus et le train. Si tous les deux doivent presque obligatoirement faire l’objet d’un trajet, leurs avantages et inconvénients sont différents. Il faut noter que Uber est assez bien implanté dans le paysage indien et que ses services peuvent s’avérer utile également, surtout pour les moyennes ou longues distances en ville…


Les indispensables et impensables trains

Les voyages en train restent une expérience unique dans ce pays aux plus de 6.000 gares. Souvent en retard de plusieurs heures et roulant à une moyenne de 50/70 km à l’heure, vous voyagerez immanquablement de nuit au rythme des nombreux arrêts et des mouvements incessants des voyageurs. Les retards perpétuels transforment les gares en dortoir géant et les locaux se posent souvent à même le sol pour dormir enroulés dans leur couverture en attendant le train pendant que le chef de gare distille ses informations en hurlant dans un baffle grésillant. Le train arrivé, il faudra trouver son wagon et son siège / sa couchette parfois déjà occupée par quelqu’un d’autre (même si c’est rare), vous installer tout en essayant de ne réveiller personne. Dites vous que l’inverse ne sera pas toujours vrai. Ce mode de transport est bruyant et il n’est pas rare qu’un voyageur écoute son smartphone sans écouteurs ou parle plus fort qu’il ne le faut avec son interlocuteur. Ça peut rendre fou sauf si vous possédez de bonnes boules Quies. D’autre part, dans certaines classes (essentiellement le General Seat et Sleeper), de nombreux vendeurs montent aux différents arrêts et proposent de la nourriture ou des boissons en traversant le wagon en criant. Il faudra donc des nerfs d’acier pour affronter les aléas de ce mode de transport.

Il n’est pas indispensable de réserver ses billets de train mais l’expérience vous y poussera rapidement. Le réseau de trains dispose en effet de 2 classes différentes. La première classe, elle-même subdivisée en 6 sous-classes (CC, 1ère AC, 2e AC, 3e AC et Sleeper), impose de réserver des places numérotées alors que la seconde classe (General Seat) permet de prendre son billet au vol mais ne donne accès qu’aux wagons bondés dans lesquels il faut littéralement se battre pour trouver une place. Ce qui n’est pas toujours évident lorsqu’on porte deux sacs à dos et qu’on se prépare à affronter un trajet de 8 heures. Autant vous dire que l’expérience de la seconde classe vous fait rapidement bifurquer vers la première classe (généralement la Sleeper ou la 3e AC) ce qui demande de planifier un minimum vos différents trajets. Les trains à destinations des grandes villes étant généralement rapidement remplis, mieux vaut s’y prendre à temps si on ne veut pas être mis sur liste d’attente (Waiting List). Encore qu’il reste possible, 24h avant l’horaire prévu du départ, de tenter sa chance afin d’obtenir un billet en urgence (Taktal). 

IMG_0228.JPG

Pour effectuer les réservations utiles à la gare, il faut également trouver les bons trains et connaître leurs horaires, ce qui a première vue ressemble à un casse-tête ! Heureusement quelques sites et applications sont là pour vous aider mais imposent d’avoir accès au réseau wifi ou 4G et donc d’obtenir une carte SIM indienne ou un abonnement spécifique dans votre pays d’origine (la couverture du pays par les gros opérateurs est relativement bonne). C’est d’ailleurs grâce à ces sites que vous vous rongerez les ongles en voyant les retards s’accumuler. Ces retards constants (le seul train à l’heure que j’ai eu est celui dont la première station était celle d’où je partais) restent un point essentiel dans l’organisation de votre voyage et il faut garder une marge de manœuvre d’une douzaine d’heure entre l’arrivée et le départ. Il faut réellement prendre cela en compte si vous ne voulez pas rater votre avion ou votre correspondance.

Calcutta (11 au 13 décembre)_2.jpg

Somme toute, une fois que vous avez compris le système vous vous y habituez. C’est le cas pour les bus également. Les bus ont l’avantage par rapport aux trains d’être plus nombreux, plus faciles pour les courtes distances (50/200km) et il ne faut généralement pas réserver. Sauf si vous optez pour des bus de luxe. Chaque ville dispose de sa Bus Station où il vous faudra trouver le bon bus en arrivant, ce qui peut parfois paraître impossible tant l’organisation semble chaotique. Vous trouverez cependant toujours quelqu’un qui vous indiquera le bus dans lequel vous devez monter. Comme le train, il s’agit d’une expérience à vivre. Lancés à toute allure sur des routes bondées, les coups de Klaxons incessants du chauffeur dégagent le passage tandis que les casses-vitesse font sursauter l’ensemble des passagers, surtout lorsqu’on est placé à l’arrière. Avec de la chance, vous aurez assez de place pour vous asseoir et essayer de caler vos sacs quelque part. Mais les bus se remplissent au fur et à mesure des arrêts et bientôt la place fait défaut, laissant des dizaines de personnes debout pendant le trajet qui peut durer longtemps. Supportable pour les trajets de quelques heures, on préfèrera le train lorsque le voyage dépasse 3 à 5 heures en tenant compte bien sûr des éternels retard...


Vive le Web et les temps modernes !

Si les transports restent une des expériences les plus incroyables à vivre, il faudra également vous restaurer et surtout, vous loger. De ce point de vue l’Inde regorge de guesthouses et hôtels, allant du plus pouilleux aux plus chics. Les guides papiers pourront encore vous donner quelques conseils sur ceux qui méritent d’y passer une ou plusieurs nuits mais les applications désormais incontournables telles que TripAdvisor, AirBnB ou encore Booking seront vos meilleurs alliés pour trouver un logement à la hauteur de vos attentes. Vous en trouverez généralement dans toutes les gammes de prix, allant du dortoir avec salle de bain commune à la chambre double avec salle de bain privative. A vous de voir et de juger sur pièce. Le conseil que je donnerais : réservez d’abord une nuit pour voir si la chambre vous convient. Ensuite, si c’est ok, vous n’aurez généralement qu’à dire que vous prolongez de x nuits supplémentaires. Cela vous empêchera de vivre de mauvaises nuits dans certains cas.

IMG_1744.JPG

Ces mêmes sites et guides (auxquels on ajoutera Zomato), vous permettront de trouver les restaurants qui sont les mieux cotés par les voyageurs. Mais cela ne doit pas vous empêcher de vivre la rue et d’y manger en dehors des cotations des applications. Dans toutes les villes, dans toutes le rues vous trouverez une nourriture à profusion. Vous ne comprendrez pas toujours ce que vous mangerez malgré les explications fournies par le serveur mais c’est souvent bon voire délicieux. Préférez évidemment les échoppes qui rameutent du monde et notamment des familles avec enfants par rapport à celles qui restent désespérément vides ou dont la « cuisine » ne vous semble pas un minimum propre. Enfin, l’Inde du Nord n’est pas le pays de l’alcool et il n’est pas toujours facile de trouver une petite bière pour se détendre après une journée éreintante. Vous en trouverez généralement dans les « grands restaurants » des grandes villes, souvent à des prix supérieurs au plat que vous dégustez ! Sinon des magasins spécialisés et autorisés pourront vous en vendre à des prix fixes qui dépendent de l’Etat dans lequel vous vous trouvez. Généralement le prix est indiqué sur la bouteille (comme sur les bouteilles d’eau ou la plupart des denrées faisant l’objet d’une mise en packaging). Il faut cependant les trouver et donc demander.

Pour vous orienter dans les villes chaotiques vous utiliserez bien entendu votre smartphone, précieux alliés dans votre périple. Les applications comme Google Maps, Plans de Apple seront utiles lorsqu’il y a du réseau. Beaucoup de voyageurs utilisent également l’application Maps.Me qui à l’avantage de vous permettre de télécharger les plans des villes de manière à les avoir toujours sur vous, sans utiliser 3/4G, ni wifi. 

Vous êtes désormais fin prêt pour découvrir certains des joyaux du nord de l’Inde. Rendez-vous dans notre rubrique > SUR LA ROUTE >> Pays Lointains…