BD : Xavier >< Delaby, La Joute des crayons

Voyages dans le temps
©JJ SEROL1593NB.jpg
©JJ SEROL1597NB2.jpg

Un scénariste d’exception, Jean Dufaux, a bâti des empires sur mesure pour deux dessinateurs Philippe Xavier et Philippe Delaby qui excellent chacun avec leurs sagas inspirées de l’Histoire. L’une Murena commence en l’an 54 avant JC, l’autre Croisade parcourt le Moyen-Âge à l’époque de ces pèlerinages armés en guerre contre infidèles et hérétiques !

Murena 01 fr.jpg
Croisade002.jpg

Murena est l’une des séries «phare» de ces dernières années dont la réussite tient autant à la richesse du scénario qu’à la qualité du dessin. Dotée de nombreuses récompenses, elle réussit l’exploit d’être une référence pour les amateurs de l’histoire antique. Ses huit tomes édités chez Dargaud et son Intégrale ont toutefois aujourd’hui trouvé leur pesant d’or avec Croisade, une série au dessin hyper réaliste mêlé d’heroïc fantasy qui a réussi en peu de temps à s’imposer comme l’une des incontournables de la BD moderne. Six tomes sont déjà sortis au Lombard et chaque nouvel opus marque une montée en puissance, laissant le lecteur dans l’impatience du tome à venir.

Nous rêvions de confronter ces deux immenses talents du 9e Art pour une mini-joute verbale… garantie pacifique !

JJS : Comment s’est passé votre rencontre avec Jean Dufaux ?

Xavier : Je venais de terminer Paradis Perdus chez Soleil puis, Le Lombard désirait que l’on collabore et m’a envoyé plusieurs scénarios de jeunes auteurs, mais rien ne me faisait vraiment flasher. Un jour de passage dans les bureaux de l’éditeur, Jean Dufaux s’est intéressé à mon travail. Le Lombard a ainsi provoqué notre rencontre. Je dois bien reconnaître que l’émotion a été au rendez-vous, car on ne reste pas insensible face à un scénariste de cette trempe. Bien vite, nous nous sommes découvert plusieurs passions communes mais, le cinéma fut le fil conducteur de nos premières discussions. De Kubrick à Ridley Scott en passant par Cecil B. DeMille, nous avions tout vu, tout aimé. Au terme de notre première entrevue, il m’a semblé évident et naturel que nous allions travailler ensemble.

Delaby : Pour ma part, c’est lors du vernissage de l’exposition des planches de ma série Etoile Polaire que Dufaux et moi nous nous sommes furtivement rencontrés. Plus tard, c’est dans un sympathique restaurant italien et après quelques bonnes bouteilles que notre discussion a débouché sur une intention de collaboration. Coïncidence étrange, dans la décoration de l’établissement, il y avait une louve ! Nos regards sont tombés dessus, nous avions déjà le lieu de l’action : Rome.

Xavier : J’avais envie de dessiner ces terribles Croisades, leurs paysages grandioses et leurs châteaux mythiques. Je visualisais l’intensité des scènes de combats, tout cet univers épique. Je voulais réveiller l’imaginaire qu’il véhicule et ajouter une note de fantastique. Jean a perçu ma vision et lorsque j’ai reçu —assez rapidement— le script des 10 premières planches et j’ai été immédiatement conquis. Mon seul souci était de ne pas décevoir le Maître.

JJS : Deux époques si éloignées de notre XXIe siècle... Comment les avez-vous abordées ?

Delaby : Avec Jean, nous avions déjà la passion commune de l’Italie, donc forcément nous avions déjà un beau terreau de base sur lequel démarrer, mais bien entendu il a fallu beaucoup se documenter pour être le plus ‘synchro’ possible avec l’histoire sans pour autant tomber dans le didactique. Une période forte en intrigue comme celle-ci permet une richesse de personnages incroyable. Acté aux charmes androgynes ou Massam le gladiateur sanguinaire sont des personnages croustillants à dessiner… tout comme Murena en perpétuel conflit avec lui-même et ses protagonistes, Britannicus, Néron, Agrippine. C’est un véritable bonheur de croquer ce monde mis en scène par Jean car il ne nous épargne ni sa violence sous-jacente, ni sa décadence avec ses diversions sexuelles.

CV_INTEGRALE_MURENA_T2.jpg

Xavier : Vous allez me dire le Moyen-Âge est une période dure avec des gens laids. Or, je suis amoureux de la beauté féminine, masculine, architecturale, paysagère… J’ai donc pris comme option mon Moyen-Âge à moi tout en restant proche de l’histoire. J’ai une admiration sans bornes pour les peintres Orientalistes tel que Jean-Léon Gérome(1824-1904). Leurs soucis du détail et de la beauté me fascine et je pense que cela se ressent dans mes dessins. Le travail de Gustave Doré (1832-1883) est pour moi la référence absolue, celui dont j’aurais aimé atteindre la perfection. En même temps, j’ai ma propre culture BD que ce soit les Comics américains ou un Jean Giraud, je suis gorgé d’influences très diverses. Après j’espère avoir pu créer mon propre style. Le cinéma m’inspire aussi beaucoup, Philippe sera d’accord… Cadrage, amorce d’une séquence, en fait toute la culture visuelle accumulée nous revient à l’esprit quand nous planchons.

Delaby : Nous avons quand même du nous battre pour imposer certaines scènes de nudités masculines, Jean s’est même déplacé à Paris pour défendre une planche et n’a pas lâché prise devant le censeur.

JJS : Avez-vous une façon bien personnelle de travailler ?

Xavier : De deux façons, sur A3 avec le classique Rotring, les pinceaux pour le délié, pour sa rondeur et sa souplesse, et les crayons. Mais je travaille aussi de plus en plus directement en digital avec la tablette Cintiq, je me sens à l’aise avec cet outil. Au fil des albums, j’ai surtout amélioré la justesse morphologique des corps et des proportions, je suis un artisan de la BD qui se remet en question sur chaque album. Pour la couleur, je fais confiance à JJ Chagnaud. Il fait partie intégrante de la réussite des albums.

Croisadecover6.jpg

Xavier : dessin de couverturede Croisade Tome 6

Delaby : Fidèle à mon format 38x51, j’ai lors d’un séjour à Taiwan trouvé un stylo-pinceau (de calligraphie), le truc incroyable qui prolonge vraiment le mouvement naturel de la main. J’ai d’ailleurs refilé le tuyau à mon ami ici présent, j’aime aussi donner le maximum d’orientation par mes ombrés à mon coloriste Jérémy Petiqueux.

JJS : Philippe Xavier, parlez-nous de ces fameuses quatre pages qui se déplient dans les premiers albums.

Xavier : Je n’ai rien inventé. On voit ça souvent dans les Comics américains, la gageure a été de l’appliquer au format BD classique, Le Lombard a marché, mais croyez-moi ce ne fut pas facile pour l’imprimerie. Moi cela me permettait de « m’éclater » encore un peu plus !

JJS : Quelles sont vos sorties à venir ?

Delaby : Début juin sort la suite de La Complainte des landes perdues toujours avec la même équipe.

Conquistador03.jpg

Dessin de couverture: Conquistador paru chez Glénat

Xavier : Un nouveau défi Conquistador toujours avec Jean Dufaux dont le tome 1 est sorti en mai chez Glénat. Ce sera un diptyque et l’occasion pour moi d’explorer de nouveaux horizons. Nous avons beaucoup travaillé en infographie avec Jean-Jacques Chagnaud pour la colorisation, je crois que c’est vraiment top ! Mais nous n’abandonnons pas notre Croisade pour autant…

JJ Serol