Les esclaves oubliés de Tromelin

L’homme mauvais est comme une pierre que l’on jette sur la pente d’un précipice, il ne s’arrête qu’au fond de l’abime.
— Savoia

C'est sur ces mots que se termine la première partie de ce sombre et terrifiant épisode de l'époque esclavagiste de notre "brillante" civilisation blanche…

Tromelin, île des Sables, est un îlot perdu au milieu de l'océan Indien dont la terre la plus proche est à 500 kilomètres de là... Le magnifique album de Sylvain Savoia transporte avec brio le lecteur dans ce voyage insensé à la fin du XVIIIe siècle, de l'Utile, un navire de la Compagnie des Indes qui aura l'infortune de faire naufrage avec à son bord une "cargaison" d'esclaves malgaches. Si les survivants construisent une embarcation de fortune, seul l'équipage blanc peut y embarquer, abandonnant derrière lui soixante esclaves... Les rescapés vont se battre pour survivre pendant 15 ans sur ce bout de caillou traversé par les tempêtes. Ce n'est que le 29 novembre 1776, que le chevalier de Tromelin récupérera les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois...

Sylvain Savoia est un auteur dont on a découvert le talent entre autres dans Marzi, récits forts inspirés des souvenirs d’enfance de sa compagne Marzena Sowa dans sa Pologne natale des années 80 (dès 2004, Dupuis) ou dans un autre registre Al Togo, aventures policières parcourant l’Europe (Dargaud, 2003).

Avec Les Oubliés de Tromelin, Savoia s’attaque à une page quasi légendaire et pourtant tristement vraie de l’histoire de l’esclavagisme. Se basant essentiellement sur les recherches archéologiques de Max Guérout, officier de marine et archéologue (GRAN, groupe de recherche en archéologie navale), l’auteur construit remarquablement son histoire et fait vibrer le lecteur au travers du regard de Tsimiavo, esclave malgache. On est très proche du documentaire dans le sens noble du terme. Tout entraine à la découverte et à la réflexion. Le dessin est très pur, proche de la ligne claire, permettant de s’attarder sur des dialogues si riches que l'on est sans cesse tenté d'en extraire quelques remarquables citations. Pour encore appuyer  la véracité de son propos, l'auteur entremêle quelques planches campées dans notre présent où il se met en scène et raconte les moments forts des quatre campagnes archéologiques menées entre 2006 et 2013, fouilles terrestres et sous-marines auxquelles Savoia aura la chance d'assister en 2010 afin de mieux retracer les énigmes de ces esclaves abandonnés. Preuve est faite une fois encore que la réalité dépasse de loin la fiction. L'extrême ténacité et ingéniosité dont on fait preuve ces hommes luttant contre les forces de la nature pour leur survivre nous laisse pantelant. Puis, il  y a ce parcours vers la déchéance humaine, où même au plus bas, certains parviennent à garder une dignité rare et précieuse…

A lire pour apprendre, pour réfléchir sur cet épisode méconnu du peuple malgache et pour apprécier la virtuosité du dessinateur.

Passionnant également, la présence d'un cahier documentaire pour appuyer encore les données historiques de ce drame qui sensibilisa les abolitionnistes de l’esclavage. 

Une réalisation qui fera assurément la fierté de la collection Aire Libre de Dupuis. Avril 2015, 120 pages, 20,50 €.

A noter que cet album parait à l'occasion de la Journée nationale des mémoires de la Traite, de l'esclavage et leurs abolitions, le 10 mai. Une exposition "Tromelin, l'île aux esclaves oubliés" ouvrira à l'automne 2015 au Chateau des Ducs de Bretagne à Nantes, avant de tourner en 2016 à Lorient, Bordeaux et Marseille. Une très belle rétrospective scénographiée des fouilles y sera présentée.